Entre-nous #1 — Cécile : se choisir à nouveau
- Alice Develle
- 5 mars
- 6 min de lecture
Une nouvelle série pour partager ce qui nous relie
Chez BonHer, nous sommes convaincues d’une chose simple : les femmes ont un pouvoir immense lorsqu’elles partagent leurs histoires.
Derrière chaque parcours, il y a des moments de doute, des périodes plus difficiles, mais aussi des prises de conscience, des élans de courage et des décisions qui changent tout.
C’est pour cela que nous lançons aujourd’hui une nouvelle série sur notre blog : « Entre-nous ».
Un espace de parole où des femmes racontent, avec sincérité, un moment de leur vie.
Pas pour se plaindre. Pas pour dramatiser.
Mais pour montrer que l’on peut toujours retrouver son chemin.
Pour ce premier épisode, nous avons la joie de collaborer avec Mauve, une application qui accompagne les femmes victime de violence sexistes et sexuelles (dont conjugales)
Le témoignage que nous partageons aujourd’hui nous a été transmis par leur équipe. Il s’agit de l’histoire de Cécile, l’une de leurs utilisatrices :
« J’ai subi de la violence psychologique pendant 10 ans avec mon ex-mari et père de mes enfants. Il s’agissait de moqueries, dévalorisation permanente, culpabilisation. A ses yeux, j’étais toujours une mauvaise épouse et une mauvaise mère. Ma confiance en moi était tellement basse que je le croyais, me morfondant dans ma honte. J’étais exploitée sur le plan domestique, sexuel, financier. Malgré tout, à cette époque, je n’imaginais pas être victime de violences. Je n’étais pas une « femme battue », il ne m’a jamais tapée. Il n’en avait pas besoin. Son emprise psychologique sur moi, sa violence psychologique et physique sur les enfants, ses embrouilles dans la rue, ses discours glorifiant la vengeance, suffisaient à instaurer un climat de peur qui me rendaient déjà suffisamment docile. La violence n’est pas forcément brutale, elle peut être « douce », c’est ce qui rend la violence psychologique difficile à détecter.
Bien avant de mettre le mot « violence » sur ce que j’ai vécu, je me sentais mal dans la relation. Je rêvais de partir, de vivre une autre vie. Mais pendant 10 ans, je suis restée empêtrée dans ce dilemme moral : comment protéger au mieux mes enfants ? Dois-je rester pour m’interposer face à sa violence envers les enfants, pour corriger son discours glorifiant la violence et dévalorisant les femmes, quitte à sacrifier ma vie ? Ou dois-je partir pour affirmer mes valeurs, affirmer que la violence est inacceptable, donner aux enfants une éducation cohérente, au risque de ne plus être là pour les protéger quand il en aurait la garde?
Mon déclic a eu lieu lorsque des soignantes sont venues à la maison pour essayer de comprendre les troubles psychiques dont souffrait ma fille. Je sentais que la situation familiale contribuait aux troubles. Je voulais l’expliquer pour que les soignantes puissent aider ma fille. Mais je n’osais rien dire devant mon mari. Protéger mes enfants était la principale raison pour laquelle je restais depuis 10 ans, mais soudain c’est devenu le déclic qui m’a poussée à dire stop. J’ai rappelé les soignantes quelques jours plus tard et j’ai tout déballer, en pleurs. Elles m’ont orientée vers l’association Tremplin 94, qui m’a prise en charge et aidée à gérer la séparation.
Car une aide extérieure est indispensable pour gérer la séparation. Quand j’ai demandé la séparation, j’étais euphorique, je dansais dans la rue, je me sentais « libérée délivrée » ! Mais j’ai vite déchanté. La séparation a amplifié les violences : espionnage de tous mes moyens de communication, accusations d’infidélité, menaces de procès, chantage à la garde des enfants, manipulation des enfants contre moi… Les conjoints violents supportent mal de perdre le contrôle. C’est ce qu’on appelle la « violence post-conjugale ». En réalité, je ne suis ni libérée, ni délivrée, et je ne le serai jamais complètement avant la majorité des enfants.
Heureusement, les associations m’ont énormément aidée dans mon parcours de séparation. L’association Tremplin 94 m’a offert des formations sur les différentes formes de violences et les stratégies des agresseurs. Ça a été indispensable pour mettre le mot « violence » sur ce que j’ai vécu et analyser comment j’ai pu en arriver à un tel état d’emprise et de peur. Le CIDFF m’a offert des conseils juridiques précieux. La Maison des Femmes m’a accompagnée jusqu’à un dépôt de plainte avec une policière spécialisée.
J’ai aussi été soutenue par des ami-e-s et des soignant-e-s sensibilisé-e-s à la violence conjugale. Je suis particulièrement reconnaissante du soutien que m’a apportée une amie qui avait elle-même souffert de violence conjugale. Face aux violences, parler est notre meilleure arme. Lire des livres féministes m’a aussi beaucoup aidée à analyser la situation, comme « Réinventer l’amour: Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles » de Mona Chollet.
L’aide des associations, le soutien d’ami-e-s et une grille de lecture féministe m’ont aidée à contrebalancer certains discours qui minimisent la violence et inversent la culpabilité. Par exemple, quand j’essayais de parler de ma situation à des proches, certain-e-s me disaient que c’est normal que ce soit compliqué dans un couple, que c’est ça l’amour, que je dois faire plus efforts. Quand quelques années avant la séparation j’ai appelé à l’aide face aux violences de mon mari sur les enfants, l’éducatrice spécialisée de l’Aide Sociale à l’Enfance m’a reprochée de prendre les choses trop au sérieux et de trop couver mes enfants. L’enquête sociale s’est retournée contre moi. Quand à la séparation j’ai essayé de déposer une main courante face aux nombreux messages menaçants de mon ex-mari, des policiers m’ont dit qu’il a « juste beaucoup de choses à dire ce monsieur », que je dois me « détacher de tout ça », et ont refusé de prendre ma main courante. Sans l’aide d’associations et d’ami-e-s sensibilisé-e-s, ces discours enferment encore plus dans l’emprise et la honte. Le patriarcat est profondément ancré dans les institutions, ce qui garanti souvent, de nos jours encore malheureusement, l’impunité aux conjoints violents.
Quand je me suis séparée, j’ai été surprise de ne ressentir aucune tristesse. Juste la peur des représailles. Quand j’annonçais ma séparation autour de moi, on me disait « ma pauvre ». J’aurais préféré qu’on me dise « Bravo ! ». Quand une feuille est morte, elle tombe toute seule de l’arbre, naturellement. Chez moi, le lien affectif était déjà mort depuis longtemps. Ce qui m’a sauvée, c’est qu’environ un an avant la séparation, j’ai essayé de me ré-ouvrir au monde, j’ai repris contact avec des ami-e-s que j’avais perdu-e-s de vu, j’ai repris quelques loisirs que j’avais abandonnés. En résumé, j’ai essayé de reprendre « ma vie ». En effet, l’emprise s’appuie sur l’isolement de la victime. Le conjoint violent nous fait croire que le monde extérieur est dangereux et hostile. Il me disait que personne d’autre que lui ne pourrait jamais m’aimer, que si j’ai l’impression que des gens m’aiment c’est qu’ils me manipulent. Se frotter au monde extérieur, c’est détruire peu à peu l’emprise. Je ne m’en rendais pas compte sur le coup, mais c’est cet effort de resocialisation qui m’a permise, le déclic venu, de voir la séparation comme un évènement heureux.
Même si je sais que la victime n’est pas responsable des violences, je ne peux m’empêcher de culpabiliser d’être tombée dans cette emprise. Je culpabilise d’avoir plongé mes enfants dans cette situation compliquée, à cause de mes erreurs de jugement et de ma naïveté. Je culpabilise d’autant plus que c’était mon deuxième conjoint violent. J’aurais du mieux interpréter les signaux, fuir quand il en était encore temps. La violence est un cycle. J’ai accumulé beaucoup de violence dans mon enfance, ce qui m’a amenée à la normaliser et à retomber systématiquement dans des relations malsaines. Je souhaite aujourd’hui briser ce cycle. Tout d’abord à mon échelle, une thérapie me permet d’analyser et atténuer ma propre vulnérabilité. Ensuite à l’échelle familiale, je me bats au quotidien pour protéger mes enfants, leur offrir des valeurs saines et des clés d’interprétation des relations d’oppression. Enfin à l’échelle de la société, mon engagement féministe vise à combattre ce système patriarcal qui rend possible et impunies tant de violences conjugales. Mon engagement me permet de canaliser mon indignation, de la rendre utile. C’est dans ce cadre que j’ai souhaité écrire ce témoignage. »
Ce que les histoires comme celle-ci nous rappellent
Ce que nous aimons dans ces récits, ce ne sont pas seulement les moments difficiles traversés.
C’est surtout ce qui vient après.
Le moment où une femme décide de reprendre sa place.
Le moment où elle comprend qu’elle mérite d’aller mieux.
Le moment où elle réalise qu’elle n’est pas seule.
Ces histoires ne sont pas extraordinaires.
Elles sont simplement profondément humaines.
Et c’est justement pour cela qu’elles comptent.
La série Entre-nous est née d’une envie : créer un espace où les femmes peuvent se reconnaître dans le parcours d’une autre.
Parce qu’une histoire partagée peut parfois faire naître un déclic.
Parce qu’une parole sincère peut redonner de l’espoir.
Et parce que nous sommes beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit à traverser certaines étapes de vie.
Un grand merci à Mauve pour cette collaboration et pour avoir accepté de partager avec nous ce témoignage.
Et si cette histoire vous parle, peut-être qu’elle trouvera aussi un écho chez une autre femme.
Parce qu’au fond, c’est aussi cela Entre-nous :
des histoires qui circulent, se répondent et nous rappellent que nous avançons, chacune à notre manière.





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